lundi 24 janvier 2011

Tuol Sleng

Après les visages d’Angkor Thom, les visages de Tuol Sleng.



Tuol Sleng (ou S-21) fait partie de ces lieux qui vous sont familiers avant même de les avoir visités. Tout le monde a déjà vu des images de cet ancien lycée transformé par les Khmers rouges en centre de détention, de torture et d’extermination.



"Familiers": le terme peut paraître déplacé et pourtant l’aspect ordinaire de ce lycée de quartier de Phnom Penh – dont l’ancien nom, Tuol Svay Prey, signifie "Colline du manguier sauvages – est indissociable des sentiments que suscite sa visite. Le lieu est tellement banal, ses escaliers sont si proches de mes propres souvenirs de lycéen, les bruits de la ville sont perceptibles à travers les fenêtres des salles de cours. Mais évidemment, les cachots aménagés dans l’un des bâtiments, les salles de classe avec leur tableau noir transformées en salles de torture et les traces de sang encore visibles au plafond témoignent de ce qui s’est passé ici entre 1975 et 1979. Tout ce mélange d’ordinaire et d’horreur est profondément troublant.



Le plus impressionnant vient de ces centaines de portraits de prisonniers dont aucun ne pouvait survivre car le lieu devait demeurer secret. Ces visages semblent vous épier, comme si vous exploriez ce lieu sous le regard des victimes qui y ont été suppliciées.

Alain Badiou, un philosophe dont la popularité en France fait partie des énigmes de la pensée, écrivait alors:

Les Khmers rouges s’emparent de Phnom Penh: une séquence historique s’achève parce qu’une contradiction est résolue […]. La résolution d’une contradiction exige que quelque chose disparaisse […]. Il n’est de pensée révolutionnaire véritable que celle qui mène la reconnaissance du nouveau jusqu’à son incontournable envers: de l’ancien doit mourir […]. Il y a des nouveautés radicales parce qu’il y a des cadavres qu’aucune trompette du Jugement ne viendra jamais réveiller. […]. La résolution d’une contradiction inclut, disions-nous, la part de la mort. Pour qu’advienne la totalité neuve, le processus différent, la scission d’une autre unité, voici que tombe, déchet du mouvement, un fragment du réel. C’est toute la rationalité de l’expression militante: les poubelles de l’histoire. Résoudre, c’est rejeter. L’histoire a d’autant mieux travaillé que ses poubelles sont mieux remplies.

L’emphase pseudo-hégélienne ampoulée ne parvient pas à masquer la pauvreté d'une pensée qui ne dit au fond pas autre chose que: "on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs".

Elle serait risible si elle n'était pas aussi obscène. Je ne sais pas si deux millions de morts, soit près d’un tiers de la population, sont le signe que l’histoire a suffisamment bien travaillé. Voici en tout cas quelques-unes des "poubelles de l’histoire".

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